Rêver la ville en eaux

Villes d’eaux dormantes, entre patrimoine et imaginaire

L’espace public se scénographie, dans le sens où il est mis en scène par une esthétique. Donner des repères à la ville, l’embellir, c’est aussi assumer d’en dicter les formes. Revenons sur un besoin d’eau en ville et l’imaginaire qui le nourrit, éclairage possible sur le sens de tels aménagements.

Lorsque l’on rêve la ville dans son écrin de canaux, présence charmante, patrimoine propre à nourrir l’imagination, ne doit-on pas s’interroger sur l’essence de cette envie de contemplation ?  Dans son essai sur L’eau et les rêves (Flammarion, 1942), le philosophe Gaston Bachelard médite sur l’eau et identifie les attributions produites par l’imaginaire dans les rêveries, la mythologie populaire, la poésie, la littérature. L’un des chapitres de l’ouvrage est consacré au complexe d’Ophélie, cette notion visant à caractériser une posture psychologique face à un phénomène réel. Il s’agit ici de la perception de l’eau comme un élément de la mort désirée. Bachelard illustre son propos à travers la représentation du personnage shakespearien d’Ophélie (Hamlet), jeune fille suicidée par noyade, ayant trouvé le repos dans les eaux. L’image renvoyée par la jeune fille, toujours représentée sommeillant dans la rivière, personnifierait ce besoin d’eau, de mort belle et apaisante.

John Everett Millais, 1852, La Mort d'Ophélie, huile sur toile, 76 x 112 cm, Tate Gallery, Londres

John Everett Millais, 1852, La Mort d’Ophélie, huile sur toile, 76 x 112 cm, Tate Gallery, Londres

Entendons bien que s’il s’agit d’une image littéraire, elle appartient pour l’auteur à « une nature imaginaire primitive », un spectacle que l’on retrouve dans la contemplation des eaux dormantes. Puisque c’est de la ville dont nous traitons par ce biais, nous retiendrons un exemple donné par Bachelard, celui de Bruges dépeinte dans Bruges-la-morte (1892), chef d’œuvre symboliste du romancier Georges Rodenbach. Le philosophe interprète le roman comme l’ophélisation d’une ville entière, la morte n’y est pas représentée, mais la ville gisant en ses eaux en a tous les attributs. Le roman ayant par ailleurs grandement contribué à la gloire de la Venise des Flandres, on pourrait alors questionner la fascination mélancolique qui est encouragée dans la ville. Mise en scène pour le plaisir de l’excursion du touriste, classée au patrimoine mondial de l’Unesco, garnie de musée et d’anciens lieux de pèlerinage, animée au gré des festivals, la ville n’est-elle plus que le beau reflet de son  passé ?

Replonger la ville dans les eaux est bien un choix de perception, pouvant autant engendrer une mise en abyme, qu’offrir une caricature d’espace public. « L’imagination du malheur et de la mort trouve dans la matière de l’eau une image matérielle particulièrement puissante et naturelle», nous dit le philosophe. On parle de rouvrir des canaux à Lille, ne chercherait-on pas plutôt une solution facile à l’ennui du citadin ?

Bruges, octobre 2010

Bruges, octobre 2010

« l’héritage architectural et urbain apparaît allégoriquement dans un double rôle : miroir dont la contemplation narcissique apaise nos angoisses, labyrinthe dont le parcours pourrait nous réconcilier avec ce propre de l’homme aujourd’hui menacé : la compétence d’édifier » François Choay, L’allégorie du patrimoine, Paris, Le Seuil, 1992.

interrogation sur l’approche des espaces ; article publié dans la revue Lâme Urbaine n°3 (2011)

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