Casuistique coupable et rhétorique populiste chez les partisans de la seule et vraie gauche

Après le naufrage intellectuel, partisan, et maintenant électoral du Parti Socialiste, voici revenue l’irresponsabilité forcenée de la gauche radicale. Forte de son succès lors du scrutin du 23 avril 2017, elle revendique incarner la gauche authentique et légitime. Pourquoi pas, mais qu’elle le prouve, et, si possible, qu’elle se garde de telle prise à parti lorsque l’enjeu porte sur l’accession du Front National à l’Elysée.

Jean-Luc Mélenchon a sa casuistique*, consistant, après un silence dérangeant, à appeler à ne donner aucune voix au Front National. Comprenez donc que, en pratique, l’abstention ou le vote blanc, et même le vote nul, feront parfaitement l’affaire pour suivre cette consigne. Comprenez aussi que ne pas appeler à voter Emmanuel Macron, c’est n’est bien sûr pas le soutenir, au cas où il serait ainsi permis de douter du positionnement de la France Insoumise. La droite républicaine n’a pas jugé utile d’exprimer tant de nuances, elle-même qui a pourtant soutenu Fillon jusqu’à se perdre et qui veut imposer maintenant une cohabitation par la force. La démarche ainsi amorcée par Jean-Luc Mélenchon est à mon sens plus insidieuse, il s’agit de condamner le candidat, d’estimer que, s’il n’est pas l’égal du Front National, il ne saurait pour autant protéger contre le péril que ce dernier représente. Cela est gênant, d’autant plus qu’il s’agit d’un calcul, oui un calcul, lequel parie sur une situation extrêmement préoccupante et bien réelle : l’extrême droite est plus proche que jamais de la présidence. Marine Le Pen ne gagnera peut-être pas, mais, même perdante, elle brigue un plébiscite qu’elle a presque déjà obtenu. L’extrême droite est plus que jamais ancrée dans la vie politique française. Tout ceci est calculé bien sûr, il s’agit de capitaliser pour la législative, voire pour la prochaine présidentielle, mais à quel prix ? Je suis de gauche et ce raisonnement me gêne profondément.

Ces arguties coupables sont pour moi la preuve d’un populisme authentique, en plus d’être accessoirement la marque d’une escroquerie intellectuelle. Ainsi peut-on lire qu’Emmanuel Macron serait responsable de cette montée de l’extrême droite, tout simplement parce qu’il ne présente pas une alternative assez forte (l’alternative assez forte ayant échoué à se qualifier au second tour), ou parce qu’en héritier de François Hollande il serait comptable des scores du FN aux élections intermédiaires. Par analogie, parce qu’il n’apporterait qu’une prophylaxie de circonstance, Macron serait porteur de la maladie elle-même, et de citer Hannah Arendt : « Politiquement, la faiblesse de l’argument du moindre mal a toujours été que ceux qui choisissent le moindre mal oublient très vite qu’ils ont choisi le mal » (Responsabilité et jugement, écrit à la fin de la vie de la philosophe, ce texte publié à titre posthume revient notamment sur la notion de « banalité du mal », le mal en question étant l’horreur des crimes nazi incarnée par le lieutenant-colonel Eichmann). Rangez-donc ces bréviaires de révolutionnaires d’amphithéâtre et d’intellectuel du tweet, et interrogez-vous sur ce qu’est le mal.

Je lis également souvent : « Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres » (Antonio Gramsci, dans les Cahiers de prison), en l’occurence elle signifie deux choses. La première parce que Gramsci symbolise un attachement communiste – sinon marxiste -, on vient signifier que le monstre n’est pas la bonne gauche, et, puisque c’est elle qui nomme ces monstres, elle ne saurait en être un. La seconde signification, en référence à une pensée gramscienne résumée à un combat culturel (de gauche) contre l’économicisme (pas de gauche), permet de refuser toute compromission avec un pensée économique libérale ou capitaliste au profit d’une lutte culturelle pour un monde autrement. Remarquons que, par les temps qui courent, cette notion de combat culturel a aussi été récupérée par la droite identitaire, par l’expression de personnage comme Patrick Buisson ou Alain de Benoist. Cet amalgame a deux avantages : elle évite toute réflexion sur ce que peut-être une politique qui compose avec l’économie de marché, mais elle contourne aussi tout débat possible sur la pertinence d’autres politiques, les assimilant bloc à une pensée « néolibérale », pour ne pas dire « impérialiste », « bourgeoise », et « procapitaliste ». Pourtant, Macron n’est pas plus proche de Nicolas Sarkozy ou François Fillon que de Margaret Thatcher ou Ronald Reagan, ne nous trompons donc pas d’ennemi. Demandez-vous de quoi on parle exactement, et cessez-donc ces parallèles grotesques et irresponsables. Demandez-vous aussi qu’est-ce qu’est un monstre au pouvoir, ce que l’on peut qualifier de totalitaire, et ne vous contentez pas d’appuyer vos circonlocutions de citations de Noam Chomsky.

Devrions-nous préférer cette phrase de Camus ? « Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse. » (discours à l’Hôtel de Ville de Stockholm pour le banquet Nobel du 10 décembre 1957, intervention au cours de laquelle l’écrivain s’exprime sur sa responsabilité par rapport au monde). Je ne le crois pas, car l’histoire ne se résume pas à des aphorismes, même bien sentis, et, surtout, quoiqu’on pense du destin de chacun, celui-ci ne se décrète pas, tout juste peut-on y donner du sens. Je préfèrerais modestement qu’on accepte que la crise politique actuelle n’est pas une crise démocratique, dans la mesure où les règles du jeu démocratique n’ont pas été bafouées. C’est une crise des partis, ou tout du moins des partis majoritaires traditionnels. C’est en partie une crise de confiance, car, si le quinquennat qui s’achève n’a à mon sens pas renié l’esprit de son élection, il faut reconnaître qu’il a apporté des désillusions quant à ses promesses. Enfin, c’est une crise populiste, en atteste la multiplication des fausses informations, des appels au peuple comme substitut au suffrage, et des postures tribuniciennes par des personnages vivant de la politique depuis plusieurs décennies. La règle de l’élection présidentielle est la suivante : son scrutin est uninominal majoritaire à deux tours et seuls les deux candidats arrivés en tête sont qualifiés pour le second. Au-delà du moment que nous vivons, toute diversion pour contourner cette règle n’est que tactique, pour des échéances dont les circonstances sont encore inconnues.

*terme employé de façon péjorative pour désigner un raisonnement insincère, synonyme d’escobarderie (« un subterfuge, action ou parole équivoque, simulation ou dissimulation adroite destinée à tromper sans mentir précisément. » source : wiktionary.org)

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