À quoi servent les partis ?

J’essaye ici de dire ce qui est à mon sens aujourd’hui constitutif des partis, mais fait obstacle au renouvellement et à la crédibilité des personnes qui font la vie politique. J’ai adhéré huit ans à un parti, mais je me pose encore la question de renouveler cet engagement.

 

Fédérer des personnes et former une culture politique

L’idée qui m’est venue lorsque j’avais la première fois assisté à des réunions de parti, puis pris ma carte, c’était que je rejoignais un grouper que je voyais comme représentatif de l’engagement citoyen que je voulais donner. Ce parti, avec tout ce qu’il pouvait embarquer d’idées, de programmes, de valeurs, d’élus, et de militants, avec ses atouts comme ses contradictions, était pour moi le lieu légitime pour affirmer un engagement et former une réflexion. Je ne le faisais donc pas prioritairement pour militer, pratique dont je n’avais ni l’habitude, ni le savoir-faire. Ce groupe était, en toute transparence, celui qui pouvait publiquement prétendre avoir une utilité réelle dans la vie politique, et il regroupait aussi le plus grand nombre. Aujourd’hui les partis perdent leurs adhérents, en France comme en Europe.

Je fus aussi en partie étonné et en partie séduit par le caractère professoral de ces réunions. Tous les meetings et les assemblées auxquelles j’ai pu assister consistaient, ni plus, ni moins, qu’à écouter quelqu’un parler, puis à faire part d’un avis nuancé ou abondamment pareil à celui de l’orateur. Il s’agissait toujours de dire ce qui fait ou pouvait faire la politique locale ou nationale. C’était donc très instructif, car l’on comprenais, par les limites de l’énoncé, l’idée que la personne se faisait de l’action politique, et, par son contenu, on finissait par apprendre (mais de façon imparfaite), ce qui concrètement fait la politique. Seulement voilà, je n’ai pas trouvé mieux, à part quelques rendez-vous thématiques, ou des invitations de parleurs plus qualifiés, le parti ne formait pas à parler par soi-même, mais à reproduire des opinions sur l’actualité et les thèmes en vogue ; mais écouter pouvait suffire. Les partis ne sont plus là pour former leurs adhérents à comprendre et à faire par eux-même, car des formations pourvoient le personnel qualifié (en droit, en action publique, en communication, etc.), ce même personnel qui travaille pour les élus. Les adhérents sont de fidèles spectateurs qui, malheureusement, ne se transformeront pas en participant simplement à ce qu’on leur propose. La transmission est donc en panne.

Organiser la main d’œuvre militante

Les adhérents de partis qui ont connu une période électorale sauront de quoi je parle. Lors d’une campagne, le responsable de la cellule (de la section, du groupe local, ou peu importe le terme), se transforme alors en un brillant contremaître. Il propose alors plannings, actions pratiques sur les marchés, au pied des boites aux lettres, et sur les paliers des logements. Les horaires sont en soirée, parfois en matinée, aux jours de chalandise, souvent sur des entre-temps peu propices à la sociabilité immédiate, et pas toujours évidents pour espérer gagner la patience des électeurs démarchés. Celui qui ne faisait jusque-là que vous serrez la main vous donne son téléphone portable, si vous avez de la chance vous partagez ensuite un café ou un verre avec l’équipe du moment (ce sont les meilleurs instants), si vous êtes malchanceux, vous enchaînez douze paliers et quarante-huit boites aux lettres sans croiser aucun camarade de lutte. J’ai réfléchi à caractériser ce bénévolat, le mode de travail de cet engagement, et je trouve qu’il mérite autant l’appellation de l’intérim militant que du street-marketing bon teint. Les élus ne font pas beaucoup cela eux-mêmes (à moins qu’ils aient gros à gagner ou à perdre) et les « chefs » sont rarement assez disponibles pour que ce soit l’occasion de sympathiser. Les adhérents croient que c’est ce qui fait d’eux des militants et les rend légitimes. On ne sait pas si ces démarches sont efficaces, et je le crois pas.

Pourvoir des moyens et du matériel

Je crois savoir que les partis se financent de la manière suivante : par l’acquittement des cotisations des adhérents, par la quote-part prélevée sur l’indemnité des élus, et par les dons. Les cotisations et le dons donnent droit à abattement fiscal, ce qui participe indirectement du financement des partis et motive à leur verser une somme. En huit ans, je n’ai jamais eu de discussion sur cet cet argent au sein du parti que je fréquentais, je trouve cela surprenant. Cet argent sert à financer les activités du parti : immobilier, emplois permanents, communication, évènements, convivialité, et campagnes dans une certaine mesure. J’ai cru comprendre que les campagnes nécessitaient souvent le recours à l’emprunt par les candidats, et je ne sais pas dans quel mesure le parti contribue, il me semble que c’est au minimum pour fournir une attestation permettant le remboursement des frais engagés au nom de celui-ci. La comptabilité, les questions de propriété, ou les flux financiers entre niveaux locaux et nationaux me sont parfaitement inconnus. La gestion du risque financier en période électorale me semble la plus sensible.  Enfin, chose remarquable, le besoin d’équilibre entre charges et recettes n’arrive jamais à l’oreille des militants, alors que la structure peut perdre des élus, gagner ou voir disparaître des adhérents, et que ses ressources sont à la fois vitales et forcément déterminantes pour elle succès de l’appareil politique. Des rumeurs évoquent parfois la création frauduleuse de cartes d’adhérents pour donner corps à une sensibilité dans la vie démocratique interne [sic]. Je reste très circonspect devant la quasi absence de cette question lors de ces années où je fus simple observateur.

Contrôler les investitures et piloter les carrières

L’investiture, c’est quand le parti se porte garant du candidat et qu’il accepte d’en faire son champion. C’est la première cause qui porte un parti à la connaissance des électeurs, car il appose toujours son logo et sa couleur à côté du portait en bon père/bonne mère de famille de ses candidats. Il va sans dire que cette désignation n’a rien à voir avec le hasard, que c’est rarement une candidature spontanée, et que ce n’est pas non plus le fruit de longues discussions entre militants. De ma courte expérience en la matière, je n’ai jamais eu à dire ce que je pensais d’un candidat, à proposer des noms pour une liste, ou à commenter le choix fait par le parti. J’ai bien sûr dû voter (la palette de choix et les pronostics demandaient peu de talents arithmétiques), j’ai bien sûr assisté à la profession de foi d’impétrants très convaincus (parfois convaincants), mais c’était à mon sens déjà la dernière étape d’un long processus. La politique permet à ceux qui vivent pour elle d’en vivre, un peu comme l’artiste de son œuvre. Néanmoins, le bon goût veut que le processus de sélection reste feutré, appuyé sur l’évidence, et conforté par le poids du temps et de la notoriété, cela est pour moi discrétionnaire.

Un parti permet d’entériner ces choix. Ces désignations sont l’objets de débats, mais en comité généralement restreint, et elles sont toujours motivées par la juste rétribution de l’engagement. Le candidat perdant verra sa malchance récompensées par l’investiture suivante, le second couteau connaîtra les scrutins intermédiaires, le militants besogneux la fin d’une liste. ET, tout étant affaire de hiérarchie, les déçus du suffrage universel trouveront quant à eux consolation dans des postes partisans (dévaluant de même la valeur politique du parti). Enfin, les militants aptes et en quête de travail se verront offrir un contrat auprès d’un élu. Ces cycles de gestion se font évidemment aux rythmes des élections. Un tel système laisse les idées à d’autres considérations (au mieux ce sont les élus et leurs collaborateurs qui s’en soucient), il ne donne pas forcément voix au meilleur, il est peu ouvert, et il repousse aussi. La fermeture des partis est préjudiciable à leur raison d’être et même à la démocratie. Par cynisme, je dirais que les partis jouent le rôle d’une entreprise support des affaires courantes des élus qui leur témoignent leur confiance et leur sont redevables. Je crois pourtant que l’intérêt général doit être défendu directement par les personnes qui portent les idées d’un parti.

 

Tout semble tourner à l’envers, avec des élus concentrant leur emprise sur l’attelage militant et avec une crise de l’adhésion, on est en droit de s’inquiéter. Il est en effet alarmant que les structures partisanes prennent cette place, cela au détriment de la compétition pour l’élection et de l’attractivité de la vie politique. Aucune structure n’est éternelle, il revient aux personnes de les modeler.

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