La profession d’urbaniste face à un tournant ?

La pratique, les objets et les sujets de ce qui compose l’environnement professionnel de l’urbanisme sont des questions bien documentées, difficile d’en dire autant de la profession. Le Collectif national des jeunes urbanistes (CNJU) soutient un engagement collectif pris au corps par la génération présente des jeunes urbanistes de France. La raison de cet engouement n’est cependant pas heureuse : les urbanistes ne bénéficient pas d’une structuration professionnelle acceptable. D’une logique partant de la formation vers l’emploi, les jeunes urbanistes entendent faire évoluer cette situation de déprise. Pour y revenir, il suffit de s’attarder sur les points de blocage à l’œuvre.

Il faut tout d’abord citer le blocage de l’accès au cadre technique de la fonction publique territoriale, quel que soit son niveau. Cette situation inquiétante entretient une confusion de taille, seuls peuvent concourir les candidats issus d’une formation technique : ingénieurs, architectes, paysagistes, géomètres. L’amalgame a bon dos, toute personne un peu au fait de ce en quoi consiste l’exercice professionnel ne saurait défendre raisonnablement que l’on puisse assimiler le génie urbain ou l’architecture à l’urbanisme. Ces approches ont leurs filiations, elles n’en sont pas moins radicalement différentes, il est surprenant que la puissance publique accepte qu’une telle usurpation puisse nuire à la conduite de ses politiques urbaines. Les choses sont aussi incompréhensibles au niveau de la fonction d’Etat où le corps des architecte-urbanistes renvoie une image tronquée de ce que sont réellement les urbanistes.

On peut espérer que le législateur aborde cette problématique avec bon sens, trente ans après le premier acte de la décentralisation, il serait temps que la formule tautologique « approche territoriale de l’urbanisme » n’ait pas besoin d’être énoncée pour expliquer simplement ce que sont les politiques d’urbanisme. Comme si la musique avait besoin d’une approche musicale. Le rapport récemment rendu par le sénateur Pierre Jarlier va dans ce sens. Second point, les urbanistes ne bénéficient pas de représentation professionnelle digne de ce nom. Il n’y a donc pas d’institution à même d’assurer une représentation reconnue, le gâchis commence dès l’élaboration législative à laquelle les urbanistes n’ont pas été conviés jusque-là, au contraire des corps évoqués précédemment. Le CNJU a interpellé en 2009 soixante-treize élus et parlementaires et a obtenu en cette fin d’année 2012 de s’entretenir avec les Ministères concernés : l’Egalité des territoires, la Décentralisation et la réforme de l’Etat, et l’Enseignement supérieur et la recherche. Les choses évoluent car un dialogue se construit en toute transparence.

Troisième point, l’urbanisme a fait l’objet de si peu de considération que les statistiques publiques sont incapables de fournir des chiffres sur la profession, quant à l’Agence pour l’emploi des cadres, elle n’est pas en mesure de fournir des entrées correspondant aux métiers recherchés. Avec de telles lacunes, on comprend sans difficulté qu’il faille user de pédagogie pour expliquer en quoi consiste le métier et d’où viennent les manques. Faute d’existence à ce niveau, l’urbanisme se résume à de la littérature grise, à des discours et à des études techniques. Le CNJU a entrepris une enquête sur l’insertion professionnelle ; à défaut d’être statistiquement irréprochable, celle-ci plus que toute argutie démontre l’existence de la profession au niveau national.

La France souffre d’un système d’enseignement supérieur à deux vitesses, cruellement cloisonné entre grandes écoles et universités, rares sont les formations qui y dérogent. Les formations en urbanisme y parviennent, les écarts entre les deux mondes y sont moins grands qu’ailleurs. La première force de ces formations réside dans leur approche professionnalisante et non exclusivement tournée vers la recherche et l’érudition disciplinaire. Le détail n’est pas anodin. Alors que le Ministère en charge de l’enseignement supérieur entend réformer l’architecture « baroque » des diplômes universitaires, le CNJU a recensé l’ensemble des formations prétendant former à l’urbanisme. La liste est foisonnante, les dénominations variées, les cadres d’enseignement nombreux, il en ressort un manque de visibilité des diplômes. Les instituts d’urbanisme mis en réseau par l’Association pour la promotion de l’enseignement et de la recherche en urbanisme et aménagement portent en eux un part de la solution. En procédant d’une démarche qualitative, mêlant approche pluridisciplinaire, stages et ateliers professionnels et un fléchage très clair des débouchés, ces formations devraient inspirer la puissance publique.

Notons néanmoins un fait de taille, la reconnaissance effective de la profession passera notamment par la qualification des diplômés. Aujourd’hui, 728 personnes en France sont qualifiées. Sans compter les lacunes évidentes du dispositif porté par l’Office professionnel de qualification des urbanistes, il est indubitable que cette qualification peut mieux faire. Le CNJU propose de faciliter la qualification des urbanistes en labélisant les diplômés ; il n’a pas capacité à mettre en place cette démarche, mais il propose un projet fort dans lequel toutes les parties ont à gagner : visibilité des formations, clarté pour les recruteurs, structuration de la profession, gage de qualité et d’insertion professionnelle. An niveau européen, le Conseil européen des urbanistes tente lui aussi de construire une accréditation pour favoriser la reconnaissance et la mobilité professionnelle des urbanistes d’Europe.

Il tient de l’évidence que la réduction du gouffre entre le monde professionnel et le monde de l’enseignement est un enjeu de société, des outils comme les annuaires de diplômés, la formation continue et la promotion de formations qualifiantes pour tous sont des solutions à même de soutenir une offre adaptée pour tous les jeunes aspirants.

Le CNJU publiera cette année son Livre blanc pour la profession d’urbaniste. A l’heure de l’acte III de la décentralisation, de la mise en place du Grenelle de l’environnement, de l’annonce d’une politique ambitieuse pour l’enseignement supérieur, et d’une crise sans précédent qui touche nos territoires, ces propositions viseront à interpeller nos institutions sur la nécessité de reconnaître les agents des politiques publiques décentralisées.

À lire sur la profession et les politiques d’urbanisme

Projets et rapports du CNJU sur jeunes-urbanistes.fr

Charte du Conseil européen des urbanistes sur Ceu-ectp.eu

Rapport d’information sénatorial sur l’ingénierie en matière d’urbanisme, dirigé par le sénateur Pierre Jarlier, 2012

Le métier d’urbaniste, domaines d’activité, fonction et compétences, Office publique de qualification des urbanistes, 2006

Renforcer les formations à l’urbanisme et à l’aménagement, rapport Frébaut-Pouyet pour le ministère de l’enseignement supérieur, 2006

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