Sexe et politique, faux débats dans une République sacralisée

Les deux années passées ont offert des débats politiques qui n’auront pas manqué de donner une résonance accrue aux questions de genre ou de sexualité. Les trois évènements majeurs auront été l’affaire new-yorkaise de Dominique Strauss-Kahn, la création d’un ministère du droit des femmes et la polémique autour du projet de loi ouvrant le mariage aux couples homosexuels. Ces trois évènements donnent tout à tour l’occasion de faire ressortir le caractère sacré de la vie politique française et son conservatisme inhérent. Dans une période de profonde crise économique, il est bien dommage que les esprits laïques ne s’élèvent pas avec plus de fermeté contre cette perte d’énergie devant les priorités conjoncturelles.

Sur l’affaire DSK, on peut tirer d’un seul trait la question de savoir la dimension politique : lors d’une conférence, le philosophe et psychanalyste Jacques-Alain Miller exprimait simplement pour parler de la libido que « on parle à un niveau qui n’est pas exactement celui de l’urne » et que d’une même manière « l’exigence pulsionnelle ne peut avoir lieu place des Vosges ». On voit clairement ce qui est dit : le droit ne légifère pas sur ce qui concerne le désir, même dans sa dimension performative, celui-ci ne régule que les actes rentrant en contradiction avec le droit. Dans cette perspective à quoi bon ergoter sur la libido d’untel : si la justice est saisie, celle-ci se prononce, sinon la polémique n’a de raison d’être que pour créer un exemple. L’exemplarité tient d’avantage de la croyance que du droit, le droit n’est pas un code de conduite comme le sont les textes dans la religion du livre. Pour reprendre une intervention télévisée de l’écrivain Philippe Sollers, la presse a orchestré le jugement moral d’un monarque républicain, et non d’un citoyen. Telle un exemplum (récit à valeur salutaire et juridique), le corpus médiatique qui a consacré la morale politique pour une affaire de mœurs, répondait d’avantage à l’envie d’une société rongée par ses obsessions normatives, que par un besoin d’information. Pour aller plus loin, la polémique a ainsi éloigné de la politique l’homme qui ne pouvait plus concourir sous les apparences de la République. Une histoire d’argent n’y serait pas aussi bien parvenue, en France les preuves de malversation sont moins ardemment étalées que les rumeurs de mauvaises tenues.

Le ministère du droit des femmes a une mission tout à fait justifiée : réduire les inégalité structurelles dont les femmes sont victimes en France. Qu’il s’agisse d’une moindre disposition des cultures professionnelles à accorder des postes à responsabilités et des salaires en conséquence, de la prostitution, de la violence conjugale ou de la parité aux élections. Pour l’illustrer simplement, l’UMP a préféré payer 5 millions d’euros de pénalités que de l’appliquer aux dernières élections législatives. Tout ceci est bien, aussi bien qu’il est normal de condamner untel s’il a violé la loi par ses actes sexuels. Fait marquant, le ministre (oui, car la fonction n’a pas de sexe) en charge de ce portefeuille a déclaré vouloir abolir la prostitution. À la manière de l’esclavage maintenant révolu sans que soit mise en question le caractère servile de certaines conditions de travail contractuel, la prostitution disparaîtrait du territoire français, ce serait moralement une bonne chose. Mais cherche-t-on à préserver la morale ou les conditions de vie des femmes ? En s’attardant sur ce cas, on aperçoit deux autres problèmes : la lutte contre le crime organisé (compétence de la police) et la précarité sanitaire des ces personnes (compétence de la santé). Il serait alors plus logique de procéder à la mise en place d’une politique de lutte contre le proxénétisme, laquelle ne devrait malheureusement pas se cantonner à la frontière française, et à une politique de prévention attentive pour accompagner les hommes et les femmes exposés par la prostitution. Une chose a été écartée, la possibilité de contractualisé et d’encadrer dans le droit l’exercice de la prostitution. Aussi intolérable que le cannabis lorsqu’on le considère uniquement comme un produit récréatif et non sous l’angle de la politique sanitaire, on n’ose pas sortir de la posture prohibitionniste dont la vision à court terme interdit tout simplement des avancées notables dans la régulation du problème posé par la drogue. Sur les bancs de l’amphithéâtre de la fac d’histoire, on vous explique que la prostitution en ville au Moyen-Âge participait d’une certaine régulation de l’ordre moral et bénéficiait d’un encadrement plus respectable que la pègre de nos contemporains. L’égalité des droits passe d’abord par des politiques publiques efficaces, à commencer par les discours.

Pour finir avec le mariage ouvert aux homosexuels, qu’on se le dise également, le législateur va simplement proposer une égalité de droits aux individus souhaitant se marier, sans porter attention à leur préférence sexuelle. S’il est évident qu’en évacuant du droit, le grand livre républicain évacuera de ses tables l’exclusivité confortant l’image de la famille hétérosexuelle monoparentale des religions du livre ce ne sera pas un mal ! C’est bien pour cette raison que l’opposition farouche à ce projet de loi se retrouve essentiellement dans les porte-parole de l’ordre religieux. Le mariage est le seul contrat garantissant un régime d’union fort et peu coûteux pour tous les couples souhaitant en faire la démarche, ce n’est pas un sacrement, mais un contrat solennel. Cette fois, la République indivisible, laïque, démocratique et sociale marque son territoire.

Entre la chute du roi, le culte de l’être suprême et l’article premier de la constitution, une curieuse filiation demeure.

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