Pouvoir et urbanistes

« Aujourd’hui l’urbaniste est une figure située inévitablement entre l’éthique du pouvoir et la recherche d’une vérité partagée. Il n’est pas surprenant que certains urbanistes cherchent à se soustraire à l’inconfort de cette position. Ils se réfugient alors soit dans la description pure de l’état des choses soit dans la spécialisation sur des aspects particuliers. Ce n’est pas surprenant qu’ils renoncent à une dimension imaginative et projectuelle ou qu’ils l’interprètent de manière réductrice en l’assimilant à une simple procédure, à une action militante, à une sorte de mission, à un contre-pouvoir. » Bernardo Secchi, Première leçon d’urbanisme, Parenthèses, 2006.

Tout est dit sur l’ambivalence du rapport des urbanistes au pouvoir.

Tendus entre pouvoir et savoir, les urbanistes sont en proie à une confrontation permanente de la théorie à la pratique. À l’occasion de la publication du livre sur le centenaire de l’urbanisme par le Conseil européen des urbanistes au Comité des régions de l’Europe, le professeur Louis Albrechts faisait lecture de sa contribution. Un point intéressant concernait l’énonciation claire du pouvoir de l’urbaniste, cette autorité provenant tout simplement de son savoir et de sa capacité à orienter des choix. On peut néanmoins s’interroger sur la nature de ce pouvoir, posant la question au professeur, celui-ci répondit qu’il tenait tout simplement dans le conseil que l’urbaniste apporte au politique. Simple conseiller du prince ?

Une lecture possible serait celle de la subversion. Donnant une conférence à Lille pour la sortie de son livre sur Les territoires de l’urbanisme, Paola Viganò faisait état de la capacité des habitants à produire une appréciation sur le territoire (ségrégation, réaction sensorielle, loisir). Cette vision justifie pleinement la capacité de l’urbaniste à produire de la connaissance sur le territoire. L’explicitation des lieux n’est pas seulement basée sur un catalogue d’appréciations, mais à ce titre, le cadre de vie apparaît bien plus clairement qu’à l’aune d’une modélisation scientifique, ou à l’aide d’un subterfuge créatif. Le premier pouvoir de l’urbanisme, c’est de produire une connaissance subversive du territoire. Les écrans à travers lesquels nous montrons l’espace ne seront jamais mieux représentés que par eux-mêmes.

On a parlé des habitants, ceux-ci ne sont jamais oubliés des urbanistes qui plaident sans lassitude pour plus de participation. Les sociétés dans lesquelles les urbanistes ont la possibilité d’exister reposent pourtant sur un paradigme démocratique, c’est très probablement l’une des conditions ! Pourquoi alors réclamer aux citoyens de se prononcer d’avantage ? Les raisons ont plein de bon sens : crise de la représentation politique, ajustement des choix micro-locaux, domaines non couverts par le débat électoral, insécurité juridique, etc. Mais si l’on considère que le système politique tient ses promesses, ce serait donc sa bonne tenue et non la soupape de sécurité de la consultation qu’il faudrait invoquer. Les normes viennent aujourd’hui complexifier à l’extrême les procédure, inutile d’y chercher du bon sens, la réponse est dans l’intérêt général. Les urbanistes ont notamment le pouvoir de plaider pour des projets de territoire et non des normes de contrôle, si l’on recourait d’avantage à la sanction politique, on ferait le pari salvateur de réanimer l’engagement citoyen.

On méconnait à tort le rapport de la politique à l’individu, et c’est à ce titre que l’urbaniste en tant que praticien, l’urbanisme en tant que discipline, se heurte à un rapport au pouvoir insolvable. Sans prétendre ni donner des solutions ni maîtriser pleinement les théories empruntées, il est pourtant possible de faire des choix :

Oriol Clos (directeur de l’Agence d’urbanisme de Lille métropole), lors de la conférence de rentrée 2012 de l’Institut d’urbanisme de Lille, discutait avec simplicité de ce qu’était simplement l’espace urbain, montrant que les enjeux de la pratique se situaient là où cet espace pouvait se caractériser, ou au contraire manquait. On voit là que le manque peut signifier en urbanisme, quoi qu’il en soit, l’urbaniste devra toujours définir un territoire pertinent et orchestrer des perturbations utiles à la société.

L’urbaniste travaille avec le langage, le discours intelligible qu’il produit est un pouvoir. Pour reprendre la formule de Jacques Lacan « le style c’est l’homme à qui l’on s’adresse », mais qu’est-ce que le style sinon un pouvoir particulier attribué au langage ? La force du discours des urbanistes augmente plus elle sort du domaine technique, plus elle s’écarte de la discussion savante, plus cible efficacement l’objet spatial dont elle fixe les possibilités prospectives.

La vraie difficulté des urbanistes se situe dans leur position, celle de devoir toujours composer entre science, pouvoir et profession. La profession est jeune, sa complexité est grande, mais la connaissance de ces points ne doit pas l’empêcher d’exercer, de se structurer, et de se saisir. Au bien commun répond le sens commun.

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