A posse ad esse non valet consequentia

« De la possibilité d’une chose on ne doit pas conclure à son existence. »

L’urbanisme existe, qu’en voit-on ?

La ville peut ne pas exister

La ville est un produit humain qui marque l’espace. C’est probablement la chose la plus élaborée que des civilisations aient su porter, elles en furent tout autant le support. La ville a un visage, elle a aussi une âme, celle issue du sens que les hommes ont donné aux choses qui la composent. Si la ville n’existait pas, l’urbanisme n’adviendrait pas. Alors, dira-t-on, il y aurait l’aménagement. Mais ce serait inexact, car la ville est et on n’y peut rien. Sans une société structurée de manière à nécessiter en un lieu l’existence du travail, l’idée même d’ordonner dans le temps et l’espace ne serait qu’une contingence parmi d’autres. Invoquer la campagne comme autre dimension reviendrait à nier l’existence du système tout entier qui a amené à sa définition, celui du fait urbain.

La politeia (du grec : la politique prise comme à la fois un pouvoir et un espace issus d’une société) lorsqu’elle ordonne les systèmes urbains par ses gesticulations, dessine la ville dans les normes qu’elle produit, elle ne lui insuffle pas pour autant la vie.  Encore une fois, une éthique dominante – le droit – ne saurait émerger sans société pour la partager. Celle-ci ne saurait pas non plus avoir force à donner une seule conduite de la ville : les régimes totalitaires produisent des villes sclérosées. N’oublions pas que la ville est consubstantielle à la cité, et que de celle-ci jaillit l’entité politique en mesure de pourvoir l’urbs en agents capables d’intervenir, en tout cas dans les pays développés à l’occidentale. Les aménagements aveugles qu’ils font accoucher ne produisent pas de ville, ils recherchent une image, le regard détourné de l’espace urbain.

L’urbanisme n’est ni un art ni une science

Une définition de la ville reposant sur la caractérisation d’un objet physique conçu par l’homme porte un postulat discutable : celui de croire que la chose complexe que l’on appelle ainsi soit le fruit d’un génie ou d’un acte créateur. Ces deux compréhensions extrêmes qui sont celles de l’art et de la science ne sauraient être entièrement vraies. En effet, l’ingénieur le plus complet, fut-il éternel et sans limite tel le Léviathan de Hobbes, ne saurait reproduire ce que nous appelons les villes. La ville de la science, le phalanstère ou la ville nouvelle est une fausse ville voir une anti-ville, car elles croient maîtriser le discours qu’elles ne font qu’imiter.

L’art d’édifier, s’il nourrit la réalité qui est celle d’avoir des hommes projetant leur désir de sens dans des formes, il ne retranscrit pas là toutes les interactions qui contribuent à former le langage des formes urbaines. En effet, on ne saurait dire que ces projections d’idéaux esthétiques, se limitent à comprendre le langage de la ville dans un seul sens et nécessairement à travers le seul aspect formel. L’architecte le plus surprenant de projections libidinales et de notoriété ne fera jamais que dessiner, car « les relations formelles dans une œuvre et entre les œuvres constituent un ordre, une métaphore de l’univers » (FOCILLON, Henri, Vie des formes, 1943, Paris, PUF, p. 3)

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L’ingénieur et l’architecte, ne font pas la ville par leur alliance, ils lui apportent des solutions à travers les faire et les logiques de leur métier.

L’urbanisme est une pratique

L’urbaniste trouve sa raison en répondant à la question de sa place dans le fait urbain, dans son langage. Le discours de l’urbaniste se décèle dans la configuration suivante : tourné vers la ville, il concoure à lui en donner l’âme, au prix d’un travail sur les émanations de la ville. En discourant sur la ville dans sa pratique, l’urbaniste contribue à la production de sens sur l’espace urbain, son travail ne se vérifie pas par des substituts fallacieux de celui-ci. C’est en construisant des choix partagés que les urbanistes exercent. Ces déséquilibres assumés sont le fruit d’une discussion entre les formes urbaines, le temps, l’espace, les citadins, la science, la norme, l’esthétique, et par dessus tout les significations que donne l’ensemble des manifestations urbaines. Les urbanistes remplissent leur mission de praticiens.

L’urbanisme n’a jamais été une science fondamentale, en France elle est le fruit d’un mélange qui a trouvé par nécessité la réponse à la complexité. L’urbanisme n’a jamais été rattaché à la physique, au dessin, au droit, ou encore à la géographie, sœur émancipée de l’histoire. Curieuse coïncidence que la discipline de l’espace, qui côtoyait autrefois plus intimement celle du temps des faits ait engendré plus qu’une science humaine, une pratique presque emblématique de ce que l’on appelait autrefois plus justement les humanités. Ainsi nommée, toute science humaine n’est pas accusée par son intitulé de manquer de savoir, elle est au contraire justement replacée dans son rapport à l’analyse des faits humains.

Une grande objection demeure à ce tableau : si l’urbanisme a sa place, d’où vient-elle ? Nos sociétés ont le plaisir de pouvoir solliciter l’écoute de l’espace urbain, elles ont aussi le luxe de vouloir en penser la pratique. Le temps passe et l’ordre mondial aidé de la science n’a pas encore organisé la résilience de ses réalisations inhumaines. L’urbanisme n’apporte pas des médications, il concrétise des choix.

Paysage anthropomorphe, Maître anonyme des Pays-Bas méridionaux, (2nde moitié du XVIe siècle), Musée Royal des Beaux Arts (Bruxelles)

Paysage anthropomorphe, Maître anonyme des Pays-Bas méridionaux, (2nde moitié du XVIe siècle), Musée Royal des Beaux Arts (Bruxelles)

 

Quelques ouvrages ayant inspiré ce billet

  • AUGÉ, Marc, Non-lieux, Introduction à une anthropologie de la sur-modernité, La tour d’Aigues, 1992 — (sur l’espace urbain et son contraire).
  • BARTHES, Roland, « Le mythe aujourd’hui » in Mythologies, Paris, Seuil, 1975. — (sur le système sémiologique signifiant/signe).
  • MORIN, Edgar, Introduction à la pensée complexe, Paris, Seuil, 1982 — (sur la complexité).
  • LACAN, Jacques, « Qu’est-ce qu’un tableau ? » in Le Séminaire, Livre XI, Paris, Seuil, 1964. — (sur la perception, la représentation).

 

 plaidoyer pour la pratique ; article publié dans la revue Lâme Urbaine n°4 (2012)

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